Costa Verde, cote ouest, Corse
La Costa
Verde est l'une de ces régions corses que l'on traverse souvent sans la voir
vraiment. Coincée entre la plaine orientale et les premiers massifs de l'intérieur,
cette bande de territoire vert sombre qui s'étend grossièrement de Ghisonaccia
au nord jusqu'aux abords de Solenzara au sud ne cherche pas à se faire
remarquer. Elle n'en a pas besoin. Ses villes et ses villages portent en eux
toute la complexité d'une Corse rurale, industrieuse et silencieuse, une Corse
qui a connu les grandes heures de l'agriculture de la plaine orientale, les
drames de la malaria éradiquée dans les années cinquante, la reconstruction
d'après-guerre et la lente reconquête touristique des décennies suivantes.
Découvrir la Costa Verde par ses villages, c'est lire l'histoire de l'île dans
ses pierres, ses visages et ses paysages avec une honnêteté que les
destinations plus médiatisées n'offrent plus tout à fait.
Ghisonaccia et Aléria, les deux pôles urbains de la Costa Verde
Parler de la
Costa Verde sans commencer par ses deux agglomérations les plus importantes
serait ignorer les villes qui structurent la vie économique et sociale de tout
ce territoire. Ghisonaccia au nord et Aléria légèrement au-dessus constituent
les deux pôles de référence de cette portion de Corse orientale, deux villes
aux caractères distincts mais aux histoires intimement liées par la géographie
de la plaine.
Ghisonaccia est la porte d'entrée naturelle de la Costa Verde pour qui descend depuis Bastia par la nationale. Cette ville de taille moyenne, construite en grande partie dans les années cinquante et soixante lors des grands travaux de mise en valeur agricole de la plaine orientale, possède une architecture fonctionnelle qui témoigne de son origine récente. Mais Ghisonaccia est avant tout une ville vivante, animée par un commerce local actif, des marchés saisonniers d'une belle vitalité et une population aux origines multiples qui a fusionné au fil des décennies en une identité corsaise originale. Sa marina, développée à quelques kilomètres du centre-ville, donne sur une plage de sable fin et de pinèdes d'une beauté discrète que les estivants pressés traversent sans s'arrêter, à tort.
L'arrière-pays
immédiat de Ghisonaccia est l'une des surprises majeures de la Costa Verde. La
route nationale qui remonte vers Ghisoni à travers les gorges de l'Inzecca
offre en quelques kilomètres une transformation de paysage spectaculaire, la
plaine cultivée laisse la place à des gorges de roche volcanique sombre que le
Fiumorbo creuse depuis des millénaires, et l'air change instantanément de
texture, plus frais, plus humide, chargé des effluves de résine et de
végétation dense.
Aléria
occupe une place à part dans la Costa Verde et dans l'histoire de la Corse tout
entière. Fondée par les Phocéens au Ve siècle avant notre ère, devenue capitale
de la Corse romaine sous le nom d'Aleria, cette cité antique qui regarde
l'étang de Diane depuis sa terrasse de galets est l'un des sites archéologiques
les plus importants de l'île. Le musée Jérôme Carcopino, installé dans le fort
génois qui domine le site, conserve une collection d'objets grecs, étrusques et
romains d'une richesse exceptionnelle, témoignages matériels d'une ville qui
fut pendant plusieurs siècles l'une des principales de la Méditerranée
occidentale. Se promener sur le site des fouilles d'Aléria au coucher du
soleil, quand la lumière horizontale teinte les ruines d'un or pâle et que
l'étang de Diane scintille au loin, est une expérience de voyage d'une
profondeur qui dépasse largement le cadre habituel du tourisme de plage.
Ghisoni et Serra-di-Fiumorbo, les bastions de l'intérieur
En remontant
depuis Ghisonaccia vers les montagnes de l'intérieur, on quitte rapidement la
logique de la plaine pour pénétrer dans un monde de villages perchés, de forêts
profondes et de vallées encaissées qui constituent le cœur montagnard de la
Costa Verde. Ghisoni et Serra-di-Fiumorbo sont les deux représentants les plus
emblématiques de cette Corse intérieure et farouche.
Ghisoni est perché à 658 mètres d'altitude au fond de la vallée du Fiumorbo, niché entre des pentes boisées de pins laricio et des rochers de granit gris. Ce village de l'intérieur corse a longtemps été réputé pour son caractère indomptable et sa résistance historique à toutes les formes de domination extérieure. Aujourd'hui encore, Ghisoni possède une atmosphère d'autarcie tranquille qui charme instantanément le visiteur en quête d'authenticité. Les maisons de pierre s'organisent autour d'une église romane austère dont le clocher domine la vallée avec une autorité discrète. Les ruelles sont étroites, ombragées, ponctuées de fontaines où l'eau coule en filet continu depuis la source de montagne qui alimente le village depuis sa fondation.
Serra-di-Fiumorbo,
chef-lieu de la communauté de communes du Fiumorbo, occupe une position
stratégique sur un promontoire rocheux d'où le regard embrasse simultanément la
plaine orientale, la mer Tyrrhénienne et les premières crêtes de l'intérieur. Cette
position souveraine, qui permettait autrefois de surveiller les approches de la
vallée, confère au village une qualité de panorama que peu de bourgs perchés de
la Costa Verde peuvent égaler. Les maisons de granit gris s'accrochent au
rocher avec cette ténacité que l'on retrouve dans tous les villages du
Fiumorbo, construits pour durer et pour résister.
Le
territoire de Serra-di-Fiumorbo est également l'un des plus riches de la Costa
Verde en matière de randonnée et d'exploration de l'arrière-pays. Les sentiers
qui partent du village permettent de rejoindre les gorges de l'Inzecca, les
forêts de pins laricio de Marmano et les crêtes qui dominent tout le versant
oriental de la Corse dans des paysages d'une sérénité et d'une beauté alpestre
incomparables.
Prunelli-di-Fiumorbo et San-Gavino-di-Fiumorbo, l'architecture et la mémoire paysanne
Les villages
du Fiumorbo se suivent et se ressemblent dans leur caractère montagnard et leur
architecture de granite, mais chacun possède une personnalité propre que le
voyageur attentif apprend à distinguer au fil de ses déambulations dans la
Costa Verde. Prunelli-di-Fiumorbo et San-Gavino-di-Fiumorbo incarnent deux
facettes complémentaires de cette identité villageoise profonde.
Prunelli-di-Fiumorbo est l'un des villages les mieux conservés du secteur. Ses maisons de granit aux façades patinées par les siècles, ses ruelles dallées qui montent et descendent selon la topographie du rocher sur lequel le bourg est perché, ses terrasses qui s'ouvrent sur des panoramas vertigineux vers la plaine et la mer, Prunelli est un village que l'on photographie compulsivement en essayant de capturer quelque chose qui résiste finalement à l'image — cette qualité du silence, cet équilibre particulier entre la pierre et le ciel, cette impression d'un lieu qui a trouvé sa forme définitive il y a plusieurs siècles et n'éprouve aucun besoin d'en changer.
L'architecture
domestique de Prunelli est un sujet d'étude à part entière pour qui s'intéresse
à la construction vernaculaire corse. Les grandes maisons de pierres taillées,
aux murs épais de soixante centimètres capables de régulation thermique
naturelle, aux ouvertures étroites et aux caves profondes où les charcuteries
s'affinaient dans la fraîcheur constante de la roche, témoignent d'une intelligence
constructive empirique qui a su adapter le bâti aux contraintes climatiques et
économiques de la montagne corse avec une efficacité que l'architecture
contemporaine tente parfois de réapprendre.
San-Gavino-di-Fiumorbo complète ce tableau villageois avec une dimension agricole plus affirmée. Les terrasses cultivées qui descendent vers la vallée, les oliviers centenaires dont les troncs noueux émergent du maquis comme des sculptures naturelles, les vergers de châtaigniers dont les arbres les plus anciens atteignent des dimensions remarquables, San-Gavino est un village où la relation à la terre demeure vivante et visible, même si l'agriculture de subsistance qui faisait vivre ces familles depuis des générations a largement laissé la place à d'autres activités.
Solenzara et Favone, la Costa Verde côté mer
La Costa
Verde ne se résume pas à son arrière-pays montagnard. Elle possède également un
front de mer dont les deux représentants les plus significatifs, Solenzara au
sud et Favone plus au nord, offrent des ambiances balnéaires d'une qualité et
d'une authenticité qui les distinguent des stations touristiques plus
développées de la Corse du Sud.
Solenzara est la ville balnéaire de référence de la Costa Verde. Sa marina bien équipée, sa longue plage de sable doré qui s'étire au nord du bourg et son accès facile vers les gorges du Fiadone et les premiers contreforts de l'Alta Rocca en font une base de séjour complète et polyvalente. Le port de Solenzara accueille chaque été une clientèle de plaisanciers qui remontent ou descendent la côte est corse, et les commerces, restaurants et prestataires d'activités nautiques qui bordent le port ont développé une offre de services de qualité adaptée à cette clientèle exigeante.
La rivière
de Solenzara, qui rejoint la mer à proximité du bourg, est l'une des plus
belles de la Costa Verde pour la baignade en eau douce. Ses vasques naturelles
creusées dans le granit bleu, alimentées par une eau fraîche et cristalline qui
descend des sommets de l'Alta Rocca, sont les lieux de pique-nique et de
baignade préférés des familles qui séjournent dans le secteur en été. L'eau y
reste délicieusement froide même en plein cœur de juillet, offrant une
alternative bienvenue aux baignades en mer par les journées les plus chaudes.
Favone, plus
discret et moins développé que Solenzara, est l'archétype du village balnéaire
corse qui a réussi à grandir sans se dénaturer. Sa plage de sable fin encadrée
de rochers de granit, son camping en bord de mer d'une réputation ancienne et
sa population mixte de résidents permanents et d'estivants fidèles depuis des
décennies composent une atmosphère de station familiale attachante. Les eaux de
Favone sont particulièrement réputées pour la plongée sous-marine, avec des
fonds rocheux riches en faune et en flore que les clubs locaux font découvrir
depuis plusieurs générations.
Moriani et Sant'Elia, la Costa Verde septentrionale
À
l'extrémité nord de la Costa Verde, là où la plaine orientale commence à se
rétrécir avant de laisser place aux premiers contreforts du Cap Corse, deux
villages marquent la transition entre le territoire vert de la Corse orientale
et la région bastiaise. Moriani et Sant'Elia forment un ensemble géographique
et humain d'une cohérence particulière, articulé autour d'un littoral préservé
et d'un arrière-pays viticole qui produit certains des vins les plus
confidentiels et les plus intéressants de Haute-Corse.
Moriani plage est la façade maritime de ce secteur nord de la Costa Verde. Sa longue plage de sable aux teintes brunes, bordée de pins maritimes aux troncs tordus par le vent, s'étire sur plusieurs kilomètres avec une générosité naturelle qui n'a pas besoin d'aménagements lourds pour séduire les vacanciers. Les quelques restaurants et cafés tenus par des familles corsiennes depuis plusieurs générations proposent une cuisine simple et généreuse, ancrée dans les produits locaux, qui fait de Moriani un lieu de halte gastronomique authentique sur la nationale qui longe la côte orientale.
Sant'Elia,
village perché à quelques kilomètres dans l'intérieur des terres, regarde la
mer de loin depuis ses hauteurs avec cette sérénité que l'altitude et le recul
confèrent aux lieux qui ont choisi de résister au mouvement descendant vers le
littoral. Ses vignobles, dont les cépages vermentino et nielluccio prospèrent
sur des schistes et des argiles d'une qualité reconnue par les amateurs de vins
corses, produisent des bouteilles que quelques cavistes et restaurateurs avisés
ont découvertes et défendent avec conviction. La dégustation chez les vignerons
de Sant'Elia est une des expériences les plus sincères et les plus surprenantes
que la Costa Verde puisse offrir au voyageur épicurien.
Les sentiers
qui relient Sant'Elia à Moriani par les hauteurs constituent une randonnée de
demi-journée d'une douceur et d'une richesse paysagère caractéristiques du
secteur nord de la Costa Verde, alternance de maquis, de vignobles, de bosquets
de chênes-lièges et de panoramas sur la mer Tyrrhénienne qui rappellent, à
chaque détour du chemin, que ce territoire est bien celui d'une Corse à la fois
profonde et tournée vers la Méditerranée.
La Costa Verde, un territoire de villages qui raconte la Corse dans son authenticité la plus profonde
La Costa
Verde ne ressemble à aucune autre région de Corse, et ses villes et villages en
sont la meilleure preuve. De Ghisonaccia à Solenzara, de Serra-di-Fiumorbo à
Moriani, de la plaine alluviale romaine aux sommets du Fiumorbo, ce territoire
pluriel offre une lecture de l'île qui dépasse largement le cadre du simple
tourisme balnéaire pour atteindre quelque chose de plus essentiel, la
compréhension d'une Corse rurale, historique et naturelle dont la richesse n'a
pas encore été diluée dans les clichés de la carte postale.
Parcourir
ces huit villages en prenant le temps de s'arrêter, de lever les yeux vers les
façades de granit, de commander un café dans une place de village où trois
vieux hommes jouent aux boules depuis quarante ans, de goûter un fromage affiné
chez un producteur dont le père et le grand-père pratiquaient le même métier sur
les mêmes alpages, voilà ce que la Costa Verde offre à ceux qui savent
regarder.
Le parcours du trail de la Via Romana, courir sur les chemins antiques de la Costa Verde
La Costa Verde dissimule dans ses collines un itinéraire de trail dont peu de coureurs en dehors de la région connaissent l'existence, et dont la découverte produit invariablement le même effet sur ceux qui ont la chance de le parcourir, une stupéfaction tranquille devant la beauté d'un territoire que la vitesse de la course révèle différemment de la marche, avec une intensité sensorielle décuplée par l'effort et l'adrénaline. La Via Romana de la Costa Verde emprunte en partie le tracé d'une ancienne voie romaine qui reliait Aléria aux villages de l'intérieur, et cette dimension historique donne à la course une profondeur narrative que peu d'itinéraires de trail méditerranéens peuvent revendiquer.
Le départ s'effectue depuis les hauteurs de la plaine orientale, non loin d'Aléria, là où les premières collines de la Costa Verde commencent à s'élever depuis le plancher agricole de la plaine. Dès les premiers kilomètres, le tracé monte régulièrement à travers un maquis dense et parfumé, dont les arômes de ciste, d'immortelle et de romarin accompagnent les efforts de l'ascension avec une générosité olfactive qui compense largement la sévérité de la pente. Les chaussures mordent dans une terre ocre et compacte, légèrement glissante sur les passages ombragés, ferme et rassurante sur les crêtes exposées au soleil.
Le parcours principal du trail de la Via Romana couvre une trentaine de kilomètres avec un dénivelé positif d'environ 1 200 mètres, ce qui le classe dans la catégorie des trails techniques de niveau intermédiaire à confirmé. Une version courte, d'une vingtaine de kilomètres, est accessible aux traileurs moins expérimentés et permet de profiter des plus beaux passages de l'itinéraire sans s'engager sur les sections les plus exigeantes. Les deux tracés partagent les mêmes passages remarquables, la traversée des gorges de l'Inzecca vue depuis les hauteurs, avec le Fiumorbo qui scintille en contrebas entre des parois de roche sombre ; la crête de Serra-di-Fiumorbo d'où le regard embrasse simultanément la mer Tyrrhénienne et les premiers sommets de l'intérieur ; les châtaigneraies de Prunelli dont les troncs centenaires forment des tunnels végétaux que l'on traverse à l'ombre dans une fraîcheur bienvenue après les portions exposées.
Les pierres taillées que l'on rencontre par endroits sur le chemin, vestiges du pavage originel de la voie romaine, sont de ces détails qui transforment le trail en voyage dans le temps autant qu'en effort physique. Poser le pied sur ces dalles vieilles de vingt siècles, dans le même geste répété par des légionnaires, des marchands et des bergers depuis l'Antiquité, donne à la foulée une résonance historique que les traileurs les plus sensibles à la dimension patrimoniale de leur pratique apprécient avec une intensité particulière. La Via Romana de la Costa Verde est de ces itinéraires rares qui nourrissent simultanément le corps et l'imagination, et dont on revient avec les jambes sollicitées et l'esprit définitivement habité par un territoire que l'on croyait connaître et que la course a révélé autrement.
Ce territoire attend patiemment ses visiteurs. Il n'insistera pas, ne fera pas de publicité, ne construira pas de complexes hôteliers démesurés le long de ses rivages. Il sera là, vert et intact, fidèle à lui-même, pour ceux qui auront eu la sagesse de le chercher là où il se trouve vraiment.







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